Jean-François Pilâtre de Rozier

Le destin fulgurant d’un homme à la passion dévorante
Marie Louise Willmard, épouse de Mathurin Pilâtre, savait-elle en mettant au monde le jeune Jean-François, un 30 mars 1754, en la commune de Metz (Lorraine), que son fils allait apporter une pierre importante à l’édification du monde moderne?
Si Mathurin s’était distingué comme militaire dans la campagne de Picardie, rien ne prédisposait cette famille à écrire quelques belles pages de l’histoire, celle de la conquête de l’air.

Et le jeune Jean-François n’en apporte pas immédiatement la certitude. Rebelle à l’enseignement (au collège Saint Louis de Metz), dissipé, étourdi et coléreux, il commence ses premiers pas dans la vie en se moquant de l’ordre établi. Il faut toute la tendresse et l’amitié de ses proches, pour que son parcours sinueux se redresse et rentre dans les normes.

Gagner la Capitale
Et tel Rastignac, il lui faut attendre un départ vers la capitale (1773), pour qu’il se découvre une destinée, à l’heure où les adolescents cherchent encore leur voie. Il est bien facile d’écrire, après coup, que le destin des hommes (dont la vie sera un éclair), est de brûler les étapes pour engager une marche forcée vers l’absolu insaisissable. Mais alors, comment interpréter cette épopée fulgurante, sinon en acceptant cette logique ?

Protégé de Thirion, l’un des apothicaires de Louis XVI, Roy de France, Pilâtre rencontre le Duc de la Rochefoucault-Liancourt, qui lui apprend l’herboristerie. Le génial “touche à tout” ouvre bientôt (1776) un cours de physique. Un an plus tard son protecteur décède lui laissant son Cabinet de Physique, dans le Marais, tandis que sa veuve Thirion offre au jeune Jean-François, une charge auprès de la Comtesse de Provence. En 1779, il devient, à Reims (Marne), Membre de la Société d’Emulation, durant un an, avant de regagner Paris, las des diverses conquêtes que ses fonctions lui octroient. De retour, il crée un Musée Scientifique, rue Saint Avoye qui le conduit rapidement aux fonctions d’Intendant des Cabinets de Physique de Monsieur, frère du Roi, le futur Louis XVIII. Peu de retours en Lorraine, à peine quelques séjours rapides à Metz, pour visiter sa famille, durant lesquels il tente de créer une annexe de son Musée parisien, qui finalement ne verra jamais le jour.

A une époque où tout s’invente, se domestique (la foudre, l’hydrogène), où l’on se nourrit de philosophie en jouissant de la vie, ses amis sont Lavoisier, Benjamin Franklin, et bientôt les Montgolfier. Il faut sans cesse briller pour exister à la Cour. S’il invente ce qui deviendra le “masque à gaz” (en fabricant une sorte de pompe pour descendre dans les fosses souterraines de Paris), il utilise le concept des bougies phosphoriques pour créer les premières allumettes.

Le premier vol habité de l’Histoire
Mais déjà une invention lui tend les bras. A Annonay (Ardèche), les frères papetiers Etienne et Joseph Montgolfier mettent au point un étrange engin dont la renommée arrive à Paris. Le 4 juin 1783, un globe s’envole dans le ciel ardéchois, devant les Etats Généraux du Vivarais, poussé par la seule énergie de la chaleur. On se presse pour renouveler l’expérience dans la Capitale. Tous les jeunes savants sont là, observant, critiquant et surtout espérant secrètement pouvoir en imaginer les développements. Après un combat sans merci, Pilâtre aidé du Marquis d’Arlandes réussit à convaincre l’entourage du Roi que c’est à des hommes libres et non des condamnés à mort qu’il revient l’honneur de dépasser les tours de la cathédrale de Paris. Ce sera chose faîte le 21 novembre 1783.

Le rêve d’Icare devient réalité et l’homme sait désormais qu’il peut respirer dans les airs, voler comme un oiseau et redescendre sans dommage. D’ailleurs quelques semaines auparavant (19 septembre 1783), un coq, un canard et le mouton (surnommé par Marie Antoinette, Montauciel) avaient montré la voie.
L’avenir radieux pour le jeune Jean-François Pilâtre de Rozier s’emballe. Il n’a pas encore trente ans.

La conquête au quotidien
Le 23 juin 1784 il réalise un second vol devant la Reine de France et le Roi de Suède venu incognito se rendre compte du phénomène. Le Prince de Condé sur les terres duquel il se pose en conquérant, lui en offre quelques âcres et se proclame immédiatement, l’ami du héros.

Mais il faut à Pilâtre de Rozier, toujours briller et inventer. Les Anglais sont les maîtres de la mer, les Français seront les seigneurs des Airs. Alors pourquoi ne pas imaginer une traversée de la Manche, dans le sens France – Angleterre (alors que les vents poussent généralement dans l’autre sens) ? C’est le pari qui le conduit “à la terre”, après avoir domestiqué l’air et le feu.

Durant les deux ans qui suivent son premier exploit, il voyagera dans toute la France pour porter la bonne parole aérostatique. De Lyon à Tours, en revenant sur les terres lorraines, oubliant souvent que son Musée Scientifique à Paris réclame sa présence, que le ballon qu’il fait construire à Boulogne sur Mer a besoin de son génie. Qu’importe, la soif d’apprendre, de comprendre et de témoigner l’emporte. A chaque pas, il sait trouver encouragements, soutiens financiers, témoignages d’amitié. Si la bonne Société des Sciences lui reproche parfois sa désinvolture, si ses élèves souhaitent plus d’attention, le Maître n’en a cure. Plus, il suscite l’envie, le reproche, nargue la mort et force le destin.

Trois vols et il s’en est allé
Tandis que Blanchard réussit une traversée Angleterre – France en ballon à gaz, Pilâtre met au point son aéro-montgolfière (combinaison d’une montgolfière et d’un ballon à gaz) qui permet aujourd’hui aux aéronautes modernes de réussir un tour du monde avec ce type d’engin. Pour la première fois, il rédige son testament qu’il dépose à l’Amirauté. Sait-il déjà que la fin est proche ? Pressé par ses financiers et le Gouvernement de l’époque, il “bricole” l’engin, en partie mangé par les rats pour s’envoler un beau matin, aux alentours de 7 heures, alors que le temps n’est guère favorable. Au bout de quelques longues minutes, l’engin explose, le navire volant est repoussé sur les côtes pour s’écraser sur la commune de Wimille, près de Wimereux. Le 15 juin 1785, vers 8 heures du matin, Pilâtre expire, les os brisés, tandis que son compagnon d’infortune, Pierre Ange Romain lui survit quelques minutes. Leurs corps sont enterrés rapidement dans le cimetière de la commune, tandis qu’à Paris et dans toute la France, l’annonce est connue avec une rapidité incroyable. On fait dire le Te Deum en la cathédrale de Paris, on pleure l’enfant martyr et on oublie les récriminations.

Mais laissons à Benjamin Franklin le soin d’illustrer cette courte vie, lorsqu’il prononce ces paroles, malheureusement trop méconnues. Alors que le premier ballon s’élevait dans le ciel, un spectateur dit “A quoi peut bien servir un tel engin ?” Franklin de répondre “A quoi sert un enfant qui vient de naître ?”

Tragique destinée pour un homme dont les yeux étaient éclairés par la passion. Mais la montgolfière n’est elle pas l’engin parfait qui transporte le passé vers l’avenir…